vendredi 24 février 2017

Le cheval de Théophile Gautier


J'ai quelque tendresse pour Théophile Gautier. Je lui dois le titre de mon recueil de nouvelles De si beaux ennemis, paru en 2014, aux Éditions Parole.
Me consacrant actuellement à une recherche littéraire liée au 19ème siècle, je suis tombée, au détour d'une lecture, sur un épisode qui m'a fait sourire, si ce n'est rire. Les protecteurs des animaux s'en réjouiront. Gautier et Victor Hugo y gagneront en sympathie.
Voici les circonstances : Après de longues années d'exil, et à la chute du Second Empire et l'avènement de la Troisième République, Victor Hugo, auréolé de prestige, rentre à Paris. C'est l'année 1870, l'année de tous les dangers, de toutes les violences et de toutes les espérances. L'année où tout manque, le bois, le charbon, la nourriture... Gautier est fatigué, malade, fou d'inquiétude pour ses amis et ses proches, il a dû quitter sa maison. De plus, il se fait un sang d'encre pour son cheval réquisitionné pour les besoins de l'alimentation et donc condamné à être abattu. On sait que même les animaux du Jardin des Plantes n'ont pas été épargnés.
Fervent et fidèle admirateur de Victor Hugo depuis Hernani et leur folle jeunesse, Gautier n'a jamais demandé quoi que ce fût à son célèbre ami.
Pourtant fin décembre 1870, il lui écrit :

Cher et vénéré maître,
Celui qui n'a aimé et adoré que vous dans toute sa vie, vient, les larmes aux yeux, vous prie de sauver par une de vos paroles toutes puissantes une pauvre et charmante bête qu'on veut mener à l'abattoir. Votre bonté universelle comme la bonté divine a pitié de la bête comme de l'homme. Il s'agit de mon cheval que j'ai préservé jusqu'à présent…. Vous qui avez l'âme aussi tendre que grande et qui, terrible comme Jupiter foudroyant, avez sur la vie les scrupules d'un brahme, faites qu'on épargne ce pauvre être innocent. ---- Je suis sûr du moins que vous ne rirez pas de ma douleur…. Je suis honteux de déranger Olympio pour si peu de choses; mais il pardonnera cette hardiesse à son ancien Albertus, à son page romantique des jours d'Hernani.

De son côté, Victor Hugo qui s'interdit, sauf à de rares exceptions, des démarches personnelles auprès de ministres et autres, note dans ses papiers du 29 décembre 1870 :

Théophile Gautier a un cheval, ce cheval est réquisitionné. On veut le manger. Gautier m’écrit et me prie d’obtenir sa grâce. Je l’ai demandée au ministre.

Le 30, il écrit : J'espère sauver le pauvre cheval de Th. Gautier.
Puis, en marge du 29 décembre, il précise, sans fioritures : J’ai sauvé le cheval.

Victor Hugo qui écrit encore, le 30 décembre 1870 : Ce n’est même plus du cheval que nous mangeons. C’est peut-être du chien ? C’est peut-être du rat ? Je commence à avoir des maux d’estomac. Nous mangeons de l’inconnu. 
Le 18 janvier 1871 : J’émiette aux poules notre pain noir. Elles n’en veulent pas.










Le long de ma marche, 2015
 

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